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La Pomme d'Adam : nouvelle d'Alexandre Pouhaër TS3

Par OLIVIER GUIVARC'H, publié le dimanche 1 juillet 2018 19:14 - Mis à jour le dimanche 1 juillet 2018 19:14

La pomme d'Adam

 

> "Devenez le surhomme que vous avez toujours rêvé d'être. Dépassez vos limites, connectez vous." clamait l'annonce affichée à la porte d'opération dans laquelle je me trouvais. L'opération allait commencer, je serais l'un de ces gars probablement fou à s'être lancé dans le pari de l'humanité pour surpasser le cerveau, devenir l’IA ultime. Respirant le gaz soporifique, je vis peut être mes dernières minutes d'humanité tandis que mes paupières devenaient lourdes.

> Il semblerait que 70 % des cobayes n'aient pas survécu à leur synchronisation avec le réseau; c'était un pourcentage prévisible mais non préjudiciable au succès obtenu. J'observais actuellement le patient 4.5B qui venait de se lever de son lit. Qui sait quel monstre est-il devenu ?

> Le crépuscule rougissait le ciel depuis 1 minute, 4 secondes et 80 centièmes. La diffusion des longueurs d'ondes bleues du soleil par l'air contenu dans l'atmosphère avait fait apparaître à mes yeux la couleur puissante du rouge orangé. Assis sur un banc du remblai de la New Hope Beach, je me forçais à regarder ce spectacle comme un enfant se laisserait piéger par un tour de magie... Mais j'en fus incapable, parce que tous les tours de magie de ce monde, j'en connaissais déjà les astuces. Avec douceur, une goutte salée créée dans ma glande lacrymale gauche s'échappa de mon œil. Elle était due à la douleur occasionnée par le sentiment de nostalgie, créé par le souvenir de cet autre crépuscule; celui d'avant ma transformation. Le souvenir paisible de ce même banc où je m'étais assis et appréciais le simple fait de vivre, sans tous mes problèmes, sans penser à rien.

Je marchais depuis 11 minutes, 13 secondes et 11 centièmes. Le temps de marche nécessaire pour rentrer chez moi était de 18 minutes, 52 secondes et 60 centièmes sans que les feux de Grand Square ne s'allument; ce qui, je le savais, serait le cas. J'étais justement sur Grand Square. La femme qui marchait à côté de moi avait, à 70% de chance, 31 ans. Ses cheveux étaient longs et décoiffés, ce qui selon des généralités d'observation montrait un caractère se voulait énergique, rebelle et indépendant. Ses vêtements étaient de marque Pégase, de la collection été de cette année. Une marque d'habits de luxe qui indiquait qu'elle aimait être dans le moule de la société afin d'attirer l'attention du plus grand nombre de personnes possible. La musculature plus développée de son bras droit impliquait qu'elle était droitière et pratiquait un sport de raquette. La bague ornée d'un diamant à l'annulaire de sa main droite trahissait un amant ou bien quelqu'un à qui elle était encore attachée. La boucle traitée de l'algorithme du feu de circulation du Square était bien arrivée à la fonction : else { P(SF2); V(SF1); Feu = 1;} (car celle-ci détectait les voitures qui passaient), ainsi les 15 LEDs du feu vert piéton étaient alimentées. Aux quatre coins du croisement, de grand buildings surplombaient les 1 191 personnes qui passaient là. Ils étaient fait avec des poutres d'acier et culminaient à 410 mètres, 432, 458 et 508 pour la plus grande comme la Taipei 101 localisé dans le district de Xinyi, de la ville de Taipei à Taiwan. Un arbre à droite, âgé de 73 ans et la deuxième branche en partant de la base morte. Un dialogue trois mètres devant, une question et un contour de fréquence fondamentale croissante donc 70% de chance que le locuteur parlait nativement une langue non tonale, peut être le français...

Mon cerveau - une machine fonctionnant tout le temps - me plonge chaque jour dans une vie sans surprise qui se répète inlassablement. Le matin, je me lève, je mange, je travaille. Le midi, je mange, je travaille. Le soir, je mange, je dors.

Pour dormir, je suis obligé de prendre des somnifères qui me plongent dans le coma. Car mon cerveau, lui, fonctionnait sans interruption. Au travail, je crée des inventions en temps qu'ingénieur, j'ai déjà été reconnu comme le plus grand de l'histoire. Grâce à moi le projet spatial mondial avait connu un essor significatif, une colonie lunaire avait vu le jour de plus, la première expédition martienne était annoncée. Les autres cobayes de l'expérience sont tous devenus des précurseurs dans leur domaine. Elsa BARTON, Robin STRAUGHT, Maxime CAREL sont tous des légendes comme moi. Les gens autour de nous qui savaient ce que nous étions ne nous voyaient plus comme des êtres humains. Ils cherchaient à limiter le plus possible les relations qu'ils avaient avec nous. Ils avaient peur de ce qu'ils ne connaissaient pas et étaient jaloux de ce qu'ils savaient. Ils nous voyaient comme des machines n'ayant pour utilité que de résoudre les problèmes de l'humanité. Nous, nous savions ce à quoi ils pensaient. La philosophie et la psychologie étaient aussi des choses enregistrées dans notre "cerveau". Heureusement, j'ai toujours mes amis. Eux ne me jugent pas, enfin en apparence. Ils ont peur, mais ils ne veulent pas l'admettre, ils veulent continuer comme avant. Mais moi, je ne peux plus. Alors je me crée une personnalité, celle de l'ancien moi, celui sans expérience. Je sais ce à quoi ils pensent quand il le pensent, alors je me suis adapté. Pourquoi ? Parce que je suis un être humain, quelqu'un qui a besoin de la compagnie d'autrui.

Ma vie était ennuyeuse. Je ne découvrais plus rien. Je ne faisais qu'ajouter des données au réseau, sans surprise, sans l'émerveillement d'antan. J'analysais mes observations, je comprenais pour le monde ce qui était incompris. Mes souvenirs devenaient données. Les agissements des personnes normales que je croisais chaque jour étaient dictés par la société dans laquelle ils vivaient. Car chacun changeait pour ne pas être rejeté, la peur humaine de la solitude guidait leurs actions à chaque seconde de leur vie.

Le bonheur m'avait échappé car je l'ignorais avant d'être ainsi.

Le vrai bonheur était d'être soi-même. De plus avant d'être soi même, il faut pouvoir s'arrêter de réfléchir tout le temps; en effet si l'on réfléchit à chaque moment de sa vie, nous perdons la spontanéité que l'on peut appeler soi-même. Quand je me pose la question : qui suis-je ? Les textes d'Aristote et de Rousseau se mélangent pour arriver à la conclusion que personne d'autre que moi ou un ami qui serait mon miroir pourrait me connaître ou bien mes amis en général selon Michel Leiris. Mais comment saurais-je la manière dont j'aurais réagi dans une situation de tous les jours ? Je choisissais toujours le choix qui me donnait le plus de perspective car mon esprit était fait dorénavant de la sorte.

J'étais dans le train, après le travail. C'était l'un des trains que j'avais moi même supervisé. Chaque wagon se trouvait dans un tube sous vide et se déplace par magnétisme inversant la gravité, ce dernier pouvait se déplacer à 6479 km/h au maximum. C'était une sorte de métro à échelle d'un pays où chaque stations était une mégapole croulant de personnes. Je me trouvais dans le wagon 3 du train DUFY, il possédait une déficience de l'inverseur extrême gauche et avançait donc à 6120 km/h. Le système de pressurisation émettait des bip cycliques toutes les 5 secondes et me rappelait la monotonie de l'instant. Il y avait 19 personnes présentes : un couple d'octogénaire, une mère et son fils turbulent mais surtout cette fille à 2 mètres de moi sur la banquette d'en face. Elle était plutôt jolie. Elle possédait un sac à main assez banal mais qui restait très élégant, acheté dans une friperie; très certainement cela montrait sa franchise. J'avais aussi remarqué des lentilles de contact... Elle me regarda. Son regard, un éclair, un volcan, une étreinte éphémère. Je baissai les yeux, aveuglé par les siens d'un bleu plus bleu que le ciel, plus profond que l'univers. Le sol semblait broyer du noir malgré sa couleur blanche pétante, jaloux de la brillance de son regard. Je voulais relever les yeux, ne pourrais-je jamais à nouveau ? Je n'entendais plus le bip, j'étais obnubilé par la volonté de la contemplé. Je saisis mon courage à deux mains malgré la chaleur qui montait au niveau de mes joues. Elle me regardait toujours et souriait de manière sincère. Son visage était fin. Ses cheveux étaient bruns et longs. Sa peau était claire, elle avait des taches de rousseur sur le visage. Je lui retournais son sourire timidement. Soudain, elle se leva et s’assit à ma droite sur le siège vacant. Elle me murmura : " C'est la première fois que je vous vois sourire." Je lui répondis avec conviction :

" C'est parce que cela faisait longtemps que je n'avais pas été moi-même."

 

 

Alexandre Pouhaër

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